Tes parents te félicitent de prendre enfin soin de toi. Bien sûr, ils ne sont pas au courant de tout. Ils ne savent pas que tu n'as presque pas dormie, ils ne savent pas que tu n'as rien avalé de la journée, ils ne savent pas que tu as fait autant de sport pendant leur absence, ils ne savent pas à quel point tu ne sens plus tes jambes (ou au contraire trop) etc...

Ta mère te demande ce que tu veux manger. Tu lui réponds que tu n'as vraiment pas faim. Tu n'as jamais faim après le sport. Ils le savent. Ils ne s'inquiètent donc pas. Toutefois, tes parents t'obligeront à manger un peu. Une fois ton assiette à table. Tu te débrouilles pour retourner dans la cuisine. Tu prends une feuille de sopalin afin d'éliminer toute l'huile de la nourriture que tu peux. Tu reviens à table comme si de rien était. Tu manges ton plat avec un certain dégoût. Tu ne veux pas t'avouer que tu en ressens un certain plaisir. Tu ne veux pas l'apprécier. Tu ne penses qu'aux nombres de calories ingurgiter. Demain, tu devras en faire encore + pour les perdre.

D'ailleurs, tout ce qui vient de l'extérieur te dégoûte : tu ne supportes plus le moindre contact sur ta peau (à part de la nature), tu ne supportes plus la nourriture, tu ne supportes plus la moindre affection à ton égard (tu les trouves d'une profonde hypocrisie), tu ne supportes plus le regard des autres. Tu ne supportes plus cette vie. Tu veux mourir. Tu veux vivre. Ailleurs.

D'ailleurs, tu te fais souvent engueulée par ta mère. Tu ne l'embrasses jamais pour lui dire bonjour. Elle te répète que tu ne l'aimes pas. Elle te répète que tu es gentille que lorsque tu as besoin d'elle. Tu ne peux pas lui expliquer que le moindre contact t'effraie. Tu ne peux pas lui expliquer que tu es tout simplement incapable de l'embrasser. Tu cries. Elle crie. Tu attends d'être dans ta chambre pour t'effondrer et te traiter de tout les noms. En silence.

Tes parents te répètent souvent que tu as mauvais caractère. Tu t'énerves pour un rien. Ils te demandent d'arrêter de crier. Ils te demandent d'être de meilleure humeur. Ils ne comprennent donc pas que tu fais déjà un effort insurmontable pour ne pas t'effondrer. Pour ne pas pleurer toutes les larmes de ton corps. D'ailleurs, Tu essaies un maximum de ne pas le montrer. Tu essaies de sourire. Tu ris souvent à l'excès sans raison apparente. Toutefois, tu t'énerves aussi souvent à cause de ton côté impulsif. Tu ne sais pas exprimer tes maux par des mots. Tu caches ton corps qui est ton seul moyen d'expression. Il ne te reste plus qu'à crier pour un rien afin qu'on te montre un certain intérêt. Tu es incomprise. Tu détestes la vie. Tu l'envies.

Tu sors de table. Tu reprends une douche et l'ensemble du rituel. Parfois, ta mère te répète que tu es totalement tarée. Oui. Tu enfiles un sweat pour dormir. On se trouve pourtant en plein milieu de l'été. Tu ne comprends même plus pourquoi c'est aberrant. Tu te couches le plus tard possible. Si tu en sens encore la force, tu feras quelques pompes avant d'aller au lit. Tu ressens l'ensemble de ton corps. Tu souffres. Tu ressens les restes de ta journée. Tu as mal. Tu en ressens aussi un certain plaisir. Tu entretiens une relation masochiste avec ton propre corps.

Tu te surprends en train de pleurer. Pas à cause de ta douleur physique mais de ta douleur morale. Tu es seule. Personne ne connaît la vérité sur toi. Personne ne se rend compte que tu souffres. Tu caches tout. Tu rêves en secret de ton âme soeur. Le pire c'est que tu sais très bien que tu ne pourras jamais accepter le moindre contact. Par amour, tu refuseras tout type d'amour. Tu n'es pas quelqu'un de bien. Tu ne peux pas rendre quelqu'un heureux. Tu veux t'autodétruire en silence. Tu ne peux pas sortir avec quelqu'un que tu n'aimes pas. Tu ne peux pas non plus sortir avec quelqu'un que tu aimes. Tu ne seras jamais assez bien pour ça. Oui. Personne ne peut t'aimer. Personne. Tu détestes ton corps et tu refuses qu'on puisse le toucher. Tu te dégoûtes. Tu ne veux pas le ressentir. Tu ne veux pas que d'autres sentent ton corps. Tu es seule et tu devras le rester. Un point, c'est tout. Tu vis dans un monde qui n'existe pas.

Tu pleures et tu te dis tout bas : tu dois encore maigrir. Oui. Tu dois encore perdre du poids. Un maximum. Tout finira par s'arranger. Tu t'endors en comptant encore le nombre de calories, tu t'endors avec ton corps que tu ne supportes pas. Tu ne le frappes plus. Tu te recroquevilles sur toi même. Oui. Mais, tu dois encore maigrir. Pour ton bien. Maigries. C'est la seule solution. Quelqu'un finira par te venir en aide.

Au final, tu n'as jamais accepté l'aide de quelqu'un. Tu as toujours tout nier. Tu as juste décidé d'arrêter. De te lancer un nouveau défi : Combattre cette drogue interne. Combattre ton anorexie. Défi réussi.

Voilà, c'était une journée typique durant mon anorexie a proprement parler. J'étais une anorexique stricte. J'ai perdu environ 10 kilos durant ce même mois. Enfin, je n'en suis pas sûre. Mon anorexie elle même ma fait perdre la notion du temps de cette époque et de beaucoup de choses. Elle ne détruit pas que le corps. Aussi l'esprit.


"Mourir
Est un art comme les autres.
Je suis exceptionnellement douée
Je meurs pour aller en enfer
Je meurs pour me sentir réelle.
J'imagine que vous allez dire
que j'ai une vocation."
Sylvia Plath, Lady Lazare,1966.